appel à articles n.10

APPEL A ARTICLES N.10

Mutations du Travail et « nouvelles » formes de discriminations

Sous la direction de Tanguy Dufournet et Djaouida Séhili

 

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S’il est un domaine qui ne peut échapper aux inégalités de traitement et à toutes les formes de discrimination, c’est bien celui du travail. Or, depuis les cinquante dernières années, celui-ci subit des mutations profondes[1]. Pour le dire synthétiquement, la mise en œuvre de modalités de travail « flexibles » a impacté les conditions d’emploi et les rapports sociaux qui en découlent[2]. En effet, pour l’essentiel, ces « nouvelles » organisations combinent un usage massif des outils d’automation dorénavant associés aux dites NTIC[3] (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication), permettant de coordonner, dans le temps et l’espace, des organisations internalisées et externalisées ; un ajustement de la production, matériel ou de service, à la demande fluctuante des marchés ; et enfin un ajustement modulable des effectifs statutaires et/ou précaires. Ces transitions en cours sur le marché du travail[4] s’accompagnent de transformations institutionnelle, juridique, sociale et sociétale, dont il est encore difficile de mesurer toutes les conséquences sur les individu.e.s.

Ce numéro des Cahiers de la Lutte Contre les Discriminations entend donc s’intéresser aux mutations du travail, tant dans leurs dynamiques de transformations non stabilisées dans un contexte de chômage de masse, que dans leurs conséquences discriminatoires sur les personnes selon leur genre, classe, race, état de santé, âge, etc. Ce qui invite les auteur.e.s à les appréhender à la fois dans leur dimension interdisciplinaire et internationale. Dans ce sillage, les contributions mettant en perspective une approche intersectionnelle[5], rendant compte de la complexité des discriminations, seront particulièrement privilégiées dans ce numéro de la revue.

En fait, de nombreuses études montrent que ces nouvelles « formes particulières » de mise au travail sont surtout un prélude au précariat[6]. Également dites « atypiques », du fait qu’elles se distinguent du modèle dominant des années 50 à 70 (CDI, temps plein et unicité de l’employeur), ces formes complexes de mise au travail redéfinissent fondamentalement les collectifs de travail, jusqu’alors principalement fondées sur les métiers et les professions, et durablement situés notamment dans un même espace de production délimité, comme l’usine ou le bureau. Sur quel « commun » ces collectifs se constituent-ils ? À partir de quelles expériences partagées se fédèrent-ils ? En somme, ces mutations du travail tendent-elles à une segmentation accrue ou une atomisation des salarié.e.s ? Aussi, si collectif il y a, alors comment ces « nouveaux collectifs » sont-il nommés, valorisés, ou dévalorisés ? Comment ces mutations transforment-elles ou limitent-elles les conditions de mobilisations à visées revendicatrices ou émancipatrices ? Que disent ces collectifs du « nouveau » rapport au travail qui s’instaure ? Permettent-ils de réinventer la scission entre travailleur.euse.s et non-travailleur.euse.s ? De manière générale, quels sont les impacts sur les socialisations[7] ?

De plus, les mutations du travail en cours combinent des noyaux de personnels, souvent sous statuts différents (CDI/CDD/Intérim), l’usage de personnels permanents, mais aussi de plus en plus, l’usage de services et personnes externalisés entérinant ainsi l’idée d’une ubérisation incontournable (voire souhaitable) du travail. Comment cette invalorisation massive du travail conduit-elle ou va-t-elle conduire à la création de nouvelles figures de la précarité ?  Paradoxalement, peut-on aussi voir dans ces processus d’invalorisation du travail[8] l’occasion d’intégrer au « marché de l’emploi » des populations jusqu’alors exclues ? À quel prix/coût s’intègrent-elles ? À quoi doivent-elles éventuellement renoncer comme droits, acquis sociaux, qualité des conditions de travail, etc. ?

Enfin, et surtout, ces mutations du travail introduisent, notamment depuis ces vingt dernières années, une mixité des temps et de lieux de l’intervention productive permettant de déplacer « hors les murs » de l’entreprise, dans un travail « multi-situé[9] » tout ou partie de la réalisation des missions inscrites dans les contrats de travail vers le domicile des individu.e.s avec le développement du micro-entrepreneuriat, du télétravail, du travail occasionnel, du travail en free-lance, du travail nomade, etc. Aussi, l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) devient un enjeu central dans ces formes de travail. Ici, se pose donc la question de la maîtrise de ces technologies mais également de l’accès aux espaces connectés (ruralités/urbanités, centres-villes/banlieues, etc.). Ces nouvelles formes de travail vont-elles accentuer ou réduire les inégalités territoriales ? Les NTIC, en tant qu’outil raffinant les modes de contrôle et de gestion du travail et des personnels conduisent-elles à la mise en place de stratégie de contournement ? Si oui, toutes les populations ont-elles les mêmes capacités à agir sur ces éléments qui structurent leur activité ?

Dans un cadre légal et contractualisé ou sous une forme diffuse sans plus de normativité, ces innovations se conçoivent au travers de l’essor du « travailler pour soi » (par l’intermédiaire d’une plateforme numérique) et/ou du « travailler chez soi » (par l’importation de son travail chez soi qu’il concerne directement un emploi qui s’y exerce totalement ou partiellement). Au prisme de cette acception, tout comme le travail, l’emploi (du plus stable au plus précaire) est désormais multi-situé et touche l’ensemble des strates de la société jusqu’à l’intérieur du domicile des individu-e-s. Dans ces conditions, la frontière entre ce qui se nomme encore communément, en sociologie, la sphère productive et la sphère reproductive[10] se trouve ici véritablement impactée. L’habitat joue-t-il un rôle comme vecteur d’accès ou d’éloignement à l’emploi ? Les manières d’habiter[11] impactent-elles également ce rapport au travail ? Des inégalités quant à la gestion par l’habitant.e[12] de la polymorphie spatio-temporelle[13] de la maisonnée sont-elles perceptibles ? Les femmes sont-elles encore et toujours lésée dans cette répartition des espaces où s’invite désormais le travail ? La qualité des conditions de travail ou même l’accès au travail deviennent-ils le corolaire d’un « capital logement » (studio, pièce dédiée, mise aux normes, etc.) ?

Enfin, ces mutations du travail visant à une amélioration de la productivité en investissant ou en ré-investissant une multitude d’espace comme unité de production (espace de coworking, slow coffee, domicile, bibliothèque, hall de gare, etc.) transforment-elles la hiérarchisation des compétences[14] et des savoirs professionnels[15] ? Modifient-elles les qualifications au travail[16] ? En somme quelles sont les compétences aujourd’hui valorisées ou dévalorisées et quelles conséquences cela a-t-il sur les personnes ? De plus, si la productivité devient potentiellement le nouveau paradigme du rapport au travail alors comment cela conduit-il à une extension des temps du travail au détriment d’autres temps ? Comment cela impacte-t-il l’état de santé des personnes qui peuvent, pour maintenir la cadence, ne plus prendre d’arrêt de travail ? Cela conduit-il a une augmentation des maladies socio-professionnelles (burn out, etc.) et a une mise en place méritocratique des soins ou des moyens de prévention ? En bref, ces mutations du travail conduisent-elles à faire de l’exception la règle ?

Dans ce numéro, il conviendra donc aux auteur.e.s, de saisir en quoi la détérioration du salariat, induite par ces nouvelles logiques dites collaboratives, peut induire de formes spécifiques d’inégalités et de discriminations dont les enjeux de sociabilité et d’inégalités qui en résultent sont loin d’être connues dans leurs conséquences et encore moins maîtrisés.

 

Conditions de soumission :

L’ensemble des articles soumis à expertise devront être envoyés avant le 15 décembre 2018 aux deux adresses suivantes : tanguy.dufournet@univ-lyon2.fr et djaouida.sehili@univ-lyon2.fr

Les articles feront l’objet d’une double expertise.

Les auteur.e.s seront informé.e.s de la recevabilité de leur proposition, ou de la correction et types de corrections le 15 février  2019 au plus tard.

Les articles retenus devront être envoyés modifiés, avant le 19 avril 2019

La publication du numéro 10 est prévue pour fin juin 2019

 

Ces propositions devront comprendre :

  • L’article complet (30 000 maximum)
  • Une présentation de(s) auteur.e.s -2,3 publications et affiliations
  • Un résumé en français (10 lignes)

Des notes de lecture, recensions, notes de synthèses sont aussi attendues.

Des chroniques, témoignages et entretiens peuvent être proposés en concertation avec les coordinateur.trice.s du numéro.

 

 

Normes de la rédaction

  • Les notes de bas de page ne renvoient pas aux références bibliographiques mais permettent d’indiquer des éléments n’apparaissant pas dans le texte.
  • Les références s’écrivent dans le texte (NOM, Date) : si plusieurs références d’un même auteur renvoient à la même date, merci d’accoler à cette dernière une lettre (a, b, c) que l’on retrouvera en bibliographie.
  • Pour les livres : Nom Initiale du prénom. (date), Titre du livre, édition, collection, date.
  • Pour les articles : Nom Initiale du prénom. (date), « Titre de l’article », Nom de la revue, numéro, volume, pagination (ex : pp. 10-20).
  • Pour un chapitre de livre : Nom Initiale du prénom. (date), « Titre de l’article », in Titre du livre(Nom de / de la dir., Initiale du prénom, dir.), éditeur, coll., pagination (ex : pp. 10-20).
  • Pour les articles électroniques, merci de compléter vos références par : Disponible sur : lien. Consulté le : Jour / Mois / Année
  • Les citations (textes ou entretiens) sont proposées en « italique ».
  • Chaque auteur.e soulignera 2-3 phrases importantes de son texte afin que ces dernières puissent être mises en exergue lors de la mise en page.
  • Les illustrations utilisées doivent être libre de droits (ou fournies avec un accord d’utilisation). Les graphiques et illustrations sont numérotés et comprennent titre et légende.

Bibliographie :

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Notes :

[1] Tanguy Dufournet et Djaouida Séhili, « Mutations des rapports au travail », in France, 2017.

Claude Dubar, La crise des identités. L’interprétation d’une mutation, 4e édition., Paris, Presses Universitaires de France, Le lien social, 2010.

[2] Djaouida Séhili, La castration sociale, Collection « Le Présent Avenir », Editions Syllepse, Paris, 2003.

[3] John Carey, « Retour vers le futur : comment les technologies de communication pénètrent dans les foyers américains », Réseaux, 29 août 2014, Les cultural studies, no 80, pp. 145‑157.

[4] Fabrice Dhume, « De la discrimination du marché au marché de la discrimination », Mouvements, 2007, vol. 49, Le gouvernement des enfants, pp. 128‑136 Emmanuelle Marchal, Les embarras des recruteurs: enquête sur le marché du travail, Paris, EHESS, Cas de figure, 2015.

[5] Éric Fassin, « Les langages de l’intersectionnalité », Raisons politiques, 3 juillet 2015, Les langages de l’intersectionnalité, no 58, pp. 5‑7.

Farinaz Fassa et Éléonore Lépinard, L’intersectionnalité: enjeux théoriques et politiques, Paris, La Dispute, Le genre du monde, 2016.

[6] Enzo Colombo et Paola Rebughini, « Potentialités de l’intersectionnalité : réflexions à partir d’une recherche sur la précarité du travail chez les jeunes italiens », Interrogations, 15 juillet 2015, no 20.

[7] Claude Dubar, La socialisation: construction des identités sociales et professionnelles, 4e édition revue., Paris, Armand Colin, Collection U, 2010.

[8] Patrick Rozenblatt, Razzia sur le travail: critique de l’invalorisation du travail au 21e siècle, Paris, France, Syllepse,  Sens dessus dessous, 2017.

[9] Tanguy Dufournet, Patrick Rozenblatt et Djaouida Séhili, L’essor du travail chez soi et les modalités spécifiques d’organisation du travail «multi-situé» [Rapport], France, Centre Max Weber – CNRS, Université Lumière Lyon 2 ; Leroy Merlin Source, 2018.

[10] Diane-Gabrielle Tremblay, « Le télétravail : son impact sur l’organisation du travail des femmes et l’articulation emploi-famille », Recherches féministes, 2001, no 14, Féminin pluriel, p. 53.

Diane-Gabrielle Tremblay, Catherine Chevrier et Martine Di Loreto, « Le télétravail à domicile : meilleure conciliation emploi-famille ou source d’envahissement de la vie privée ? », Revue Interventions économiques, 1 juillet 2006, no 34, Télétravail, travail nomade, e-work et travail à domicile : les enjeux actuels.

[11] Nadège Leroux, « Qu’est-ce qu’habiter ? », VST – Vie sociale et traitements, 30 septembre 2008, no 97, pp. 14‑25.

[12] Perla Serfaty-Garzon, « Le Chez-soi : habitat et intimité », in Dictionnaire critique de l’habitat et du logement, Paris, France, Armand Colin, 2003.

[13] Pascal Dreyer et Bernard Ennuyer, Le chez-soi à l’épreuve des pratiques professionnelles: acteurs de l’habitat et de l’aide à domicile, Paris, Chronique sociale, Comprendre les personnes, 2017.

[14] Djaouida Sehili, « Evaluation sous influences à EDF–GDF », dans Délit de gestion, sous la Direction de Salvatore MAUGERI, Editions La Dispute, Paris, 2001.

[15] Gaëtan Flocco, Des dominants très dominés: pourquoi les cadres acceptent leur servitude, Paris, Raison d’agir, 2015.

[16] Pierre Naville, Essai sur la qualification du travail, Réédition Patrick Rozenblatt et Djaouida Sehili (dir.), Paris, Syllepse, Sens dessus dessous, 2012.

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